Les mots glissent désormais en surface, ils ne pénètrent plus, trop longtemps dupe je ne veux plus croire. Rien et surtout personne. J’évacue peu à peu cette image complaisante et fantomatique, le rêve s’endort et l’éclat s’affadit, la poussière d’ange ne fera plus de miracle. Ce soir, j’ai un rendez-vous très romantique avec une nuit blanche et un cafard noir aseptique.
Quelque chose m’occupe, habite mon espace, j’ai à peine la place pour respirer, à l’intérieur, elle grandit. Lente mouvante et subtile, elle sillonne ici et là et me monte à la tête. J’ai beau dire que ce n’est pas le jour de réception, elle entre quand même après trois coups à la porte. Dans le silence de la nuit, je suis seule profondément abandonnée à moi-même et à mes idées sombres et indisciplinées. J’ai pensé mourir. Sous le poids de ce crève-cœur infernal. Le peu de lucidité qu’il me restait m’en a empêché. Si je t’ai aimé, c’est parce que j’existe, je dois tout à l’existence, le merveilleux et l’abominable.
Hier, j’étais comme muselée par la nécessité, me condamnant moi-même à vivre dans l’illusion de mes propres sentiments. Je ressuscite et je t’enterre à jamais. Bâillonnée, enchaînée à l’ombre de ton souffle, je suis aujourd’hui libre, j’ai chassé l’amour à coup de glaive. J’ai commencé par lui arracher le visage avec les ongles, j’ai ensuite enfoncé au fond de son ventre l’arme du crime avec la rage d’une narcoleptique sanguinaire avant la tombée du rideau. Il brûlera dans cette maison cruelle que sans peur jamais n'abordèrent mes pas. L’incendie offrira un spectacle tragique et éblouissant, dans la maison maudite, où je disperse mes souvenirs.
Lorsque je pensais à toi, j’ai longtemps voulu que le contenu de mes songes se fixe aux murs de chaque pièce où j’étais et que ces mots ne me parlent plus jamais. Je voulais devenir réfractaire à ton excès de démonstrations. Il y a partout des traces de toi, disséminées par une âme en peine, lancée dans une errance douloureuse et infatigable. Écorchée vive, elle parsème son trésor sérique avec le sourire aux lèvres, en attendant que la dernière hématie s’explose au sol.
J’ai survécu transfusée par gouttelettes d’arrière-espérance. Déterminée à arracher le gouvernail au prochain marin d’eau douce qui aura envie de mettre du sel dans ma vie.
Je t’aimais, j’ai décidé que je ne t’aimerais plus, et je t’aime déjà… moins.
Tu étais ma note sensible, tu n’es plus qu’une corde qui grince, qu’on doit changer avec le plus grand détachement du monde. Je veux que l’amour me quitte. Dans ce corps à cœur exaltant à la faveur de demain, mes sens s’atrophient, l’anesthésie s’infiltre, l’opération est imminente.
Les yeux ouverts, quelques vagues à l’âme, bercée par les premiers rayons de soleil, je maudis cette salope d’aventure qui toute désinvolte m’a fait boire l’absinthe et vomir ton visage.
Je ne connais même pas la haine, ultime lueur d’après le reniement.
Dans ce matin imbécile, il y a toujours des travaux dans ma tête, je tiens en équilibre, fragile comme toujours. La musique m’écoute et me comprend, éparpillée dans ses paroles je m’envole sans souffrance au dessus du concert de l’amour fané. Revenez plus tard, plus de tendresse en magasin. Fermé pour cause d’inventaire. Mon ivresse s’est tue, elle ne chante plus la détresse de n’être rien pour toi.
À flanc de certitudes, bernée par le palimpseste de tes dires, j’esquive mon lot de vicissitudes.
Je repasse en boucle des images de toi étendue sur ma vie
Je touche du regard la nimbe des anges, la porteuse d'eau qui viendra planter l'amour au creux de mes bras désertiques et j'attends le mirage qui aura raison de moi.
À l’affiche de ce mercredi 25 juin, parmi les treize sorties, Bons baisers de Bruges, le tout premier long métrage de Martin McDonagh. Le réalisateur s’était distingué en 2006 par l'Oscar du meilleur court-métrage pour Six shooter. Une seconde fois auteur et réalisateur, il nous offre là une histoire pétrie dans un écrin fantastique, celui de Bruges, « la Venise du Nord ».
Sous le ciel gris de cette cité témoin de l’essor urbain du moyen âge, nous sommes entraînés par les deux gangsters des Temps modernes à travers un long cours d’eau et d’aventures. Le voyage onirique commence lorsque le duo de tueurs à gages anglais choisit de se poser quelque temps à Bruges, après un contrat qui a tourné au vinaigre.
Un tandem attachant excellemment cuvé, nous y retrouvons Colin Farrell dans le rôle de Ray, un jeune tueur gaffeur, déboussolé, suicidaire et en mal de dilection. McDonagh fait de nouveau appel au talent de Brendan Gleeson, le second élément de ce duo de choc, il s’agit de Ken, personnage à l’apparence calme et sereine qui incarne la figure paternelle conseillère et protectrice.
Ray, érodé par son erreur dirige toute sa haine contre ce « trou », qu’il n’a de cesse de fustiger. Ken quant à lui va se laisser séduire par la ville, son architecture, ses musées, ses canaux et ses rues pavées et gardera tout de même un œil bienveillant sur son jeune filleul. Les deux acolytes ont donc pour ordre de jouer aux touristes en attendant les nouvelles consignes du patron. Un homme au langage grossier, interprété par Ralph Fiennes en totale concordance avec l’esquisse de l’individualisme moderne : narcissique, apathique, égoïste et indifférent.
Une romance en fond de toile apporte à ce décor gothique un souffle de candeur ; Ray tombe sous le charme d’une jeune belge, mystérieuse sous les traits de Clémence Poésy. Tous deux s’apprivoisent avec une vélocité d’un naturel surprenant. D'ailleurs, tout est surprenant dans cette épopée, c’est une aventure au souffle à la fois morbide et drolatique bien plus excitante que ces films d’action à l’aboutissement prévisible. Une errance ceinte d'étranges rencontres avec des habitants, des touristes, ainsi qu’un acteur américain nain tournant un film d'art et essai sur L’Europe inspiré de Ne vous retournez pas, œuvre cinématographique de Nicholas Roeg.
Lorsque le patron finit par appeler, c’est pour demander à l'un des tueurs d'abattre l'autre, les « vacances » laissent alors place à une course-poursuite surréaliste dans les rues de la ville. Une cascade de fatalités accompagnera la descente aux enfers de ces deux antihéros. Le Jugement dernier, toile de Bosch est l’occasion de délier une série de questions sur le thème de la vie après la mort. Ray s’essaye en exégète, le purgatoire « C'est quand on n'est ni bon ni mauvais, comme Tottenham »…
Du début à la fin, le film transpire l’humour noir, fou, décalé et sans bornes. Mais c’est loin d’être un humour « facile », il renvoie à un assortiment symboles à décortiquer. On pourrait y ressentir l’atmosphère de Houellebecq, une atmosphère qui exprime, symétriquement au pourrissement corporel, le sentiment de vivre les ultimes moments d’une civilisation à son déclin.
Une fin triste et heureuse à la fois, qui contentera tout le monde. La dernière scène d’ailleurs, n’est pas sans rappeler la fin de Six shooter, et ce pauvre lapin qui n’y était pour rien. Martin McDonagh semble fasciné par les personnages désespérés, au bord du précipice ; sa plume les torture avec cynisme dans une vision apocalyptique de la vie, puis leur offre le coup de grâce par une chute insolente.
Je suis bien, seule, les autres ne peuvent pas comprendre, c’est l’unique tiret sur la liste de mes pessimismes. Je n’ai pas de barrières érigées, de murailles avec pointes, ma geôle est une bulle transparente, je m’y raconte des histoires, m’y façonne des rêves. Une bulle transparente pour retrouver la sérénité, toujours cette bulle comme isoloir, comme relai pour l’ailleurs.
Je suis née dans un pays où le soleil guérit les âmes, il vous caresse comme une prière, essuie vos tristesses. Je suis née dans un pays où le bleu du ciel suggère aux badauds esseulés de faire succéder l’oubli à la désespérance.
Quand vient la nuit, il y a une conspiration de la douleur contre mon être. Un combat singulier entre la peur et moi. Entre le mal et la patience. Des débris de verre pointus, drainés par la misère du jour, surplombent mon sang et me transpercent dans un mouvement ascendant. La nuit fait coudre mes peines à ma peau. Une peau brune aux milliers de points blancs, minuscules, la nuit se calque à la surface de mon corps, il y a des étoiles qui scintillent éparpillées sur une mer sombre et pénétrante. Des milliers d’étoiles. Autant d’assauts de lumière, insuffisants pour éteindre les ténèbres, l’ombre est sanctifiée.
Dans la douleur sourde de mon genou, se creusent, je le sais, mes longues nuits d’hôpital. Celles des couloirs silencieux, de la chambre embaumée par un parfum de solitude, jeune et déjà dotée à la fois de la consistance et du goût d’un marc de café dernier choix. Ce sont mes jours maculés de sang, le sang dégoulinant après l’incision, le sang que j’imagine être recueilli en masse par des compresses maintenues avec des pinces froides, tenues par des mains gantées, immunisées contre les pleurs rougeoyants de la chair. C’est mon sang que l’on jette, à des kilomètres de sa terre.
Ce sont mes semaines grumeleuses qui se tiennent dans mon articulation enflammée, mes premières années polluées, torturées. Ce sont les premières heures où je prends conscience que je suis fatalement différente. Je réalise qu’à l’avenir, personne ne sera là pour me comprendre, tout simplement parce que personne ne pourrait prendre mon rôle ne serait-ce que pour une prise. Personne. Je n’ai pas de doublure. C’est à ce moment précis que j’élabore inconsciemment ma consolation, une voix de génie sortie non pas d’une théière fumante, mais de l’esprit lanciné de la petite poupée en porcelaine à la mortification souriante.
Une voix qui me prend au corps, me dépouille de mon mauvais sang. Au bord du précipice j’appelle le secours en inventant mon autre. Nous sommes deux âmes jumelles aux territoires contigus. Assise sur le rebord du lit, elle me regarde tendrement, et nous parlons, c’est ce que j’appelle ma vie ventriloque parce que nos lèvres restent de marbre.
Elle est née dans le tourbillon de la tourmente, elle m’embrasse sur le front et caresse mes cheveux, elle trouve que j’ai les yeux légèrement bridés, elle dit qu’elle les aime ; elle me répète qu’elle sera toujours là. Je l’appelle Leila, parce qu’elle est mon étreinte avec la nuit, lorsque mes jours heureux, ambiancés par un espoir mental, se disloquent, elle vient rebâtir ses rêves mégalithiques dans l’antichambre du bonheur. Voici de quoi te nourrir demain, me lance-t-elle sur un ton impérieux qui n’en est pas moins aimant.
Leila grandit, construite par un amoncellement de fractures, Leila est un ange morcelé, une chimère cisaillée par mes doutes. Mon ombre chinoise. Mon dernier couloir de paix.